Philippe SEGUR, écrivain, textes pour le catalogue de l’exposition Autoportrait/l’Autreportrait, Kassel, 2006
« L’autreportrait »
La peinture de Zeyno Arcan, une peinture charnelle qui nous parle de l’esprit. Une démarche de dévoilement, tournée vers la dignité de l’autre. Sur ses toiles, le corps humain apparaît comme un révélateur surprenant, un instrument qui libère une parole tenue serve. Ce que saisit le peintre, c’est cette vérité stupéfiante, indéniable, que le corps, dans sa morphologie et ses attitudes, est structuré comme un langage. Ainsi l’enveloppe physique en a-t-elle toujours plus à révéler dans son mouvement, sa forme et ses poses qu’elle n’a eu l’intention de le faire. Même l’individu le plus timoré, le plus discret, le plus verrouillé, se trahit par son silence. Le corps parle même quand il se tait.
Zeyno Arcan accomplit alors dans chaque portrait une vertigineuse plongée dans le labyrinthe secret du modèle. Ses fragilités, ses grâces, ses peurs, la matrice intime de son rapport au monde se font soudain explicites, provoquant l’émotion et l’interrogation du spectateur. Car, dans cette scénographie picturale, l’artiste possède la force lucide de ne pas conduire, mais de laisser advenir la révélation. Qu’il soit en quête de l’unité perdue, dans le jeu masculin-féminin des baisers, qu’il soit en présence de ses hantises ou de ses aspirations, de ce qui l’accomplit ou de ce qui le bride, l’autre est toujours juste et toujours sincère. Il est une forme en état de grâce, un moment de vérité venu épouser la toile.
Si les œuvres de Zeyno Arcan sont si puissantes, si éclatantes de sensibilité, c’est qu’elles savent absorber avec sensualité, avec violence, avec douceur, les traits fondamentaux de la psyché humaine. Sans jamais les juger, elle les saisit comme autant d’apparitions particulières tout en les élevant jusqu’à l’universel. Aussi sommes-nous subtilement conviés à y voir en même temps qu’un autoportrait du modèle un autre-portrait de nous-même. Un reflet de ce que nous sommes, de ce que nous avons été ou de ce que nous pourrions être.
Dans chaque portrait un miroir.
Notre propre clef dissimulée dans l’énigme de l’autre.
« Les Baigneurs »
La série des Baigneurs ne doit pas être vue comme un sujet aquatique, mais comme une métaphore. N’est-ce pas dans l’élément liquide que le corps est à la fois tributaire de son poids au point de risquer de couler et capable de s’en affranchir au point de savoir flotter ? Cette opposition entre lourdeur et légèreté, chute et élévation, trouve son rapport critique dans l’action, le geste, l’intention. C’est cette dernière – l’intention – qui décide de l’orientation de tout être vivant vers le haut ou le bas, pour conserver des termes purement directionnels.
Un individu, plongé dans l’eau, qui ne sait pas la possibilité de la nage et/ou ne veut pas garder la tête à l’air libre, coule.
Un autre qui sait nager et/ou veut seulement se maintenir en surface, trouve la posture, fait la planche, accomplit quelques mouvements et flotte.
L’état de la conscience détermine le mouvement du corps et, par conséquent, l’aptitude à demeurer à la surface de l’eau. En ce sens, on peut dire que, sauf pulsions auto-destructrices, il est dans la nature – dans l’intention – de tout être vivant qui n’est pas muni de branchies de ne pas couler.
Néanmoins les tableaux de la série des Baigneurs ne sont pas une leçon de natation. Ils constituent une mise en scène de l’effort spécifiquement humain pour aller vers le haut et la lumière. Quelle que soit la nature, la forme, la destination qu’on lui prête, ce point de mire se présente comme la visée propre de l’humanité et cela, malgré les faiblesses, les turpitudes et les échecs qui en sont la contrepartie.
C’est dans la tension que se tient l’intention. Dans le mouvement de l’être ce qui fait la qualité de l’humain. La conscience est celle d’une finitude et simultanément, par contraste, celle de l’infini. Parce qu’il se sait lui-même, l’homme conçoit à la fois ses limites et le projet de leur dépassement. Le haut, la lumière, l’air libre sont alors des métaphores universelles de cet ailleurs, de cet au-delà de lui vers lequel il tend.
Souvent, ce mouvement qui cherche le léger, l’aérien, la lumière a été conçu par opposition à la pesanteur, à l’obscurité, à la densité du monde sensible qui entrave l’individu. C’est la dualité classique de l’esprit et de la matière sur laquelle reposent nombre de philosophies et de croyances religieuses.
Au premier abord, les Baigneurs peuvent laisser penser que Zeyno Arcan se situe dans cet optique : malgré leur élan, les corps sont lourds, adipeux, spongieux. Certains paraissent minéralisés, réduits à l’état de masses de corail, saisis dans un pénible déplacement de toute leur personne. Dans le même temps, la tête de ceux qui réussissent à atteindre la surface s’ouvre, se répand, communique avec le ciel dans une sorte d’effusion mystique. On les voit s’illuminer par simple contact et abolir depuis leur crâne toute opacité et toute résistance corporelle. L’esprit contre le corps ou l’esprit malgré le corps donc.
En réalité, Zeyno Arcan ne se situe pas dans une vision du monde dualiste et réductrice. Elle n’utilise les conventions de haut et de bas, de lumière et de ténèbres, que comme métaphores spatiales de l’élan total.
Selon elle, le corps n’est pas un obstacle pour l’esprit, mais son véhicule. C’est avec lui et par lui qu’il cherche et éprouve ce qu’il y a à éprouver. La conscience est d’abord un phénomène physique : perception de l’eau, des courants, de la pression, des variations de clarté, de chaleur, de direction, de mouvement, etc. Quant à l’esprit, il n’est pas au-delà du corps ni dans la nécessité de s’en affranchir. Il en est inséparable. Lorsque le crâne touche à la surface de l’eau, c’est un véritable canal de lumière qui s’ouvre et se diffuse dans l’individu, une irradiation de toute sa personne. La vision de Zeyno Arcan n’est pas séparante, mais unificatrice. Elle ne se situe pas dans l’antagonisme et l’affrontement, mais dans la résolution et l’harmonie.
La meilleure preuve en est que cette lumière que certains cherchent au-dessus de leur tête, à la surface des flots, la plupart la possèdent déjà, diffuse dans leur organisme, même quand ils sont loin d’atteindre sa source externe supposée. Serait-ce donc que ce que nous cherchons au-dehors se tient déjà à l’intérieur ? Serait-ce que l’esprit rayonne dans la matière ? Le plus frappant et le plus drôle est alors de chercher ce que l’on possède déjà. Comme disent les Orientaux, n’est-il pas amusant pour les poissons d’être assoiffés ?
Grégory TUBAN, Journaliste, La semaine du Roussillon du 10 au 17 novembre 2004
« Les accords amoureux »
(…) La série des « ceux qui… » s’impose dans ce processus comme la part la plus forte de son travail plastique. La chorégraphie, l’empreinte, le dessin et la peinture y sont convoqués sur de très grands formats. Une sensibilité à fleur de peau se cache derrière l’art du montage. Travaillées essentiellement à plat, ces toiles se tendent vers des cieux résolument oniriques sans tomber dans des rêveries serties de fleurs mauves et de paillettes. De l’éveil ou du rêve semi-conscient entre le réel (le corps) et l’imaginaire (la peinture). De cette horloge biologique naît une réflexion autour de l’amour et du « beau »- qui fait si peur à l’art actuel – et du pathos craint par les artistes endimanchés. (…)
Grégory TUBAN, Journaliste, La semaine du Roussillon du 11 au 18 mai 2000
« Au milieu coule une rivière »
(…) Des yeux pour le dire. (…) Chaque mise en scène y est un pur délice. L’un de ces instants trop rare où l’on finit par croire que nous sommes tous égaux devant notre condition première. Cette simplicité qui ramène la peinture à soi permet aussi d’éviter de tomber dans les travers de la temporalité. L’effet est immédiat, saisissant et déclenche une irrémédiable accroche entre l’artiste et son public qui plonge corps et âme dans une peinture simple et efficace.(…)
Jean-Michel COLLET, Journaliste, L’Indépendant, 1 décembre 2004
« L’intelligence des corps par Zeyno Arcan »
(…) Il ne s’agit pas d’empreintes, mais bien plus certainement d’impressions mises en scène en allégories poétiques, sublimant les masses des anatomies dans un rapport d’échelle humain. Zeyno Arcan nous livre le secret des traces de nos corps dans les draps de lit ou de notre passage dans l’air, de nos visages rapprochés avec la superbe série des Baisers. Chaque toile parle de nous, de notre relation à notre corps et celui des autres, des inférences entre la pensée et le mouvement, entre les sentiments et le physique. (…)
Georges BLOESS, Professeur à l’Université Paris 8, Sciences, Technologie et Esthétique des Arts, Rapport de soutenance de thèse, 3 octobre 2006.
(…) Ce travail comporte un second aspect : c’est celui de l’identification aux modèles artistiques, qui n’est elle même que l’autre dimension d’une construction de soi. Ce travail est entrelacé au précédent et obéit au rythme des mouvements d’empathie et de sympathie avec les biographies d’artistes. Là encore Zeyno Arcan accomplit un « travail » au sens plein de ce terme, échappant à toute psychobiographie banale dans la mesure où Jackson Pollock, Yves Klein et Francis Bacon lui sont l’occasion d’une véritable recréation d’elle-même, à travers leurs propres doutes, crises, épreuves et utopies. Une renaissance simultanée, ou plus exactement, une « co-naissance », conformément au vocable de Paul Ricoeur judicieusement convoqué en la circonstance, se produit ici avec beaucoup d’éclat. (…)
Eric VILLAGORDO, Maître de conférences, dép. Art, I.U.F.M. de Montpellier. Rapport de soutenance de thèse, 3 octobre 2006.
Zeyno Arcan tisse des liens subjectifs avec le spectateur, mais grâce à un code, des empreintes, des couleurs, des titres, des repeints, des cernes, des couches de couleurs, elle lui permet de comprendre ce lien à travers des éléments objectifs et repérables. Comme chez Bacon, Zeyno Arcan refuse de jouer plus longtemps « au chat et à la souris » avec le public. C’est une signification de son retour en peinture…. Elle se positionne d’un point de vue éthique, elle assume la responsabilité du moi artistique, sans se cacher. Enrichir sa vie et celle des autres à travers son œuvre, telle est l’ambition démesurée de Zeyno Arcan. Cependant il s’agit d’une visée humaniste, le principe de son art se veut humaniste. (…) Zeyno Arcan accepte de ne pas tout demander, de ne pas exiger tout du public, elle préfère lui donner à voir, à sentir et à penser, directement, par impression-pression des corps. Elle ne tergiverse pas dans la transaction relationnelle avec les autres, elle donne avant d’exiger, de commander ou de reprocher tout et le reste aux spectateurs. (…)
Le positionnement moral et éthique de cette artiste émerge d’une auto-analyse remarquable ; tout d’abord elle accepte d’explorer sa filiation généalo-artistique, sans refuser ainsi une perte d’originalité, première blessure narcissique, ensuite elle assume le retour à la peinture figurative en privilégiant le résultat plutôt que la démarche d’action, deuxième blessure narcissique vis à vis de l’art contemporain, elle assume de faire tout simplement des tableaux, sans forcément revendiquer le processus de fabrication comme performance ; enfin elle prend la responsabilité de donner un titre et un sens à ses toiles, afin de faire rire, sourire et penser le spectateur, troisième blessure narcissique se laisser comprendre et aborder par les autres, ne pas s’extraire du public. (…)
Ce travail et cette peinture nous renvoie à nous même et à la construction de notre subjectivité face à l’art. Ce travail est salutaire en ce qu’il permet de lever une forte inhibition : celle de la version officielle de l’histoire de l’art (…). Zeyno Arcan (m’a) permis de réactiver une question personnelle résidant dans le fait de se positionner personnellement, comme sujet, devant la chronologie des artistes : comment établir une relation de sujet à sujet avec les artistes en s’affranchissant des appareils de légitimation des œuvres (musée, textes critiques, textes savantes) ? Cette question, on peut la remercier de l’avoir émise, avec autant de courage, afin de relancer une discussion sur le sens idéologique et éthique de l’art.
Daniel DANETIS, Professeur des universités dép. Arts plastiques, Université Paris 8
(…) Je tiens tout d’abord à saluer les qualités de cette recherche tant au niveau théorique que plastique. Car si Zeyno Arcan a su éviter tous les pièges des mémoires de recherche « mixtes » dans leur dimension autobiographique, (de la complaisance à l’auto-flagélation en passant par toutes formes de nombrilisme et d’autosatisfaction) c’est au prix d’un travail d’investigation et de réflexion à la fois sincère et rigoureux (…).