Belinda CANNONE a dit


Le sentiment de la chair

     Et donc on se penche sur le corps allongé (ou assis, adossé peut-être), et donc quelqu'un se penche sur un corps, si bien que les contours se diluent, que le regard, d'être si proche, s'introduit (nous introduit) dans un nouvel ordre de Perceptions: s'éploie le règne de la substance. Car ici, point de forme générale, point de dessin,c'est la chair même qu'on vient de nous mettre sous les yeux.

     Chair dans son humilité, celle qui s'humidifie, qui se fâne, qui palpite doucement, qui se marque, s'étire, s'amollit, vieillit, frissonne, désire, la chair dans son humilité de substance passagère, dans son éphémère, dans ses plîs et replis, dans sa simplicité

     Et chair dans le désir. Depuis longtemps, ou depuis quelques instants, l'architecture du corps qui nous avait séduit a disparu, et, sous les doigts sous les yeux, ce sont renflements, creux, matière, taches, pigment et ombres. Etreinte. C'est la chair même comme elle s'offre à l'oeîl du désir.

     Est-ce son humilité ou sa séduction qui produit en moi cette émotion devant tel pli sous le ventre, telle trace de carmin près d'un nombril, telle ombre sur les reins? Et disant ventre et reins, déjà je trahis un peu ce qui m'est montré et qui se trouve juste en-deça des formes et des délimitations.

     Retrouver sur la peau du bois la tension dynamique de la chair vivante: le grillage (qui pourrait évoquer des assemblages de molécules élémentaires) tient notre oeil à distance tout en ne dissimulant rien, jouant peut-être dans ces boîtes noires le rôle du cadre dans la peinture ancienne. A moins qu'il ne soit réminiscence de la forme dans l'expressîon de la matière?

     Mon trouble me rappelle qu'on n'avait jamais affronté si directement, sans prétexte, la représentation de la chair - son sentiment.