Le mot de l'artiste


Longtemps j'ai eu de la compassion pour le sujet et j'ai pensé que la peinture devait ménager son humanité, devait être du côté du bien, du silence. Mais la peinture est plus forte que mes préjugés sur l'homme. Peindre n'est ni bien ni mal, détruire ou construire y revient au même. Mon idéalisation du visage m'empêchait de le voir. Je ne pouvais pas le voir. Alors, hop, de trois quart, avant, arrière, tu me regardes, tu me tournes le dos. Maintenant je lui balance le nez en plein milieu de la figure, je le suspends au milieu du village habillé en facteur avec une culotte rouge comme celle du joueur de fifre mais il y a toujours un poteau téléphonique qui lui bousille le pif, il y a toujours une lumière de crépuscule qui vient friser sur le bord de sa culottte. Alors il est pas tranquille, parfois il est même inquiet. C'est plus fort que moi avec la peinture, ça ravage, ça ravage gentiment, ça ridiculise, le con planté là au milieu du village avec sa culotte rouge et son air de ne pas savoir où se tourner. Cet air, en même temps j'y tiens, c'est ce qui lui donne son étrangeté. Etranger à ce qui lui arrive, il a l'air de tellement pas comprendre ce qui se passe qu'à la fin on se demande s'il ne se doute pas de quelque chose.

1998