Harry BELLET a dit
Le Monde - 27 février 1995
La toile est têtue, Fadia Haddad l'est encore plus : on sent les traces de lutte, même dans les tableaux apparemment les plus simples. Surgissement d'un repentir par-ci, coup de brosse trop hardi par-là, dans des compositions dont l'équilibre tient toujours du miracle. On l'a compris : Haddad est un peintre, et des meilleurs. Un de ces virtuoses qui toujours savent remettre en question leurs acquis techniques, parcequ'ils ont aussi, et avant tout, un monde à dévoiler. Le sien est peuplé de drôles d'oiseaux, au graphisme plus proche du sens animalier des peintures pariétales, ou celui d'un Joan Miro, que de la précision descriptive d'un Audubon. Les bestioles au long bec, parfois emmanché d'un long cou, pointent la tête au milieu d'un champ de croix, se recroquevillent, observateurs inquiets, devant des formes fascinantes. Fadia Haddad fait vivre à ses oiseaux les aventures qui lui surviennent, réelles ou imaginées : ils dansent, virevoltent, se cachent, au gré de ses humeurs, sous des couches de bleu, se grisent au contact d'un colonne de peinture rouge, frissonnent parce que, dans l'atelier, il fait froid, ou pondent des oeufs bizarres et nacrés. Un talent, de la personnalité, et un univers pictural si cohérent à trente-cinq ans : le cas est rare, et mérite une ou plusieurs visites.
avril 2001
Fadia Haddad est née au Liban, et travaille à Paris. Je crois avoir raté bien peu de ses expositions, depuis six ou sept ans, et je m'informe régulièrement de ce qu'elle fait, en visitant son atelier. Nous avons même écrit un livre de bibliophilie ensemble, qui sortira peut être un jour. Bref, c'est une artiste dont le travail me passionne. Et je suis bien incapable d'expliquer pourquoi.
Procédons par ordre: d'abord, elle fait de la peinture. La chose, aujourd'hui encore, n'a rien d'exceptionnel. La vidéo, la photo, les installations, la sculpture peuvent m'intéresser tout autant, et me semblent même plus pertinentes pour rendre compte des états du monde d'aujourd'hui. Le genre n'est cependant ni mort, ni obsolète, et ressurgit régulièrement dans le grand ballet des avant-gardes, au gré des modes, des besoins, des nécessités.
Ses toiles sont généralement marouflée d'un papier, et tendues sur des châssis de format standard, qui sont également, le plus souvent, présentés dans le sens vertical. Des trois proportions que propose le commerce, respectivement dites "marine", "paysage" et "figure", Fadia Haddad affectionne la dernière.
Cela tombe bien, elle peint des oeuvres qui sont figuratives.
Là non plus, rien d'outrageant: ce n'est évidemment pas révolutionnaire, mais pas non plus vieillot: Jeff Koons, ou Elisabeth Peyton, pour ne parler que de deux vedettes récentes de l'avant garde new yorkaise, ne procèdent pas autrement. Mais je ne crois pas que le vedettariat, ni l'avant-garde, soient le problème de Fadia Haddad.
Pratiquement depuis que je la connais, elle peint des oiseaux. Pas comme Audubon: ce n'est pas une artiste animalière. Non, plutôt comme Braque, ou comme Miro. Attention: elle n'est ni une cubiste attardée, ni une descendante du surréalisme. Simplement, ses formes les plus reconnaissables représentent des oiseaux. II y en a de toute sorte, des ronds, des pointus, des lisses, des ébouriffés, des en vol, d'autres posés. Ils sont solitaires, ou vont
en couple, plus rarement en nuées.
C'est sans doute de là qu'est née ma fascination. Non que j'affectionne particulièrement les volatiles : les pigeons par exemple, choisissent toujours ma voiture, quand ce n'est mon chapeau, quand j'ai la chance d'en porter un, pour se laisser aller, ou s'exprimer, comme on voudra. Mais je n'ai pas non plus de goût particulier pour les rayures, ou les haricots. Sauf quand ils sont peints par Buren, ou par Viallat. On pourrait ainsi multiplier les exemples d'artistes qui se sont astreints, consciemment ou non, à utiliser un vocabulaire restreint, pour en exprimer le potentiel au maximum.
Ce qui me ramène à Miro, qui a peint un nombre impressionnant de tableaux intitulés Femme, oiseau, étoile. Fadia Haddad à longtemps donné des titres poétisants à ses oeuvres. Écho ancestral par exemple, qui représente un oiseau s'enroulant sur lui même, dans une position presque foetale. II y a aussi Partition majeure, où l'animal est résumé par la courbe magnifique d'un cou, prolongé d'un bec tendu vers d'autres oiseaux, plus petits, disposés
comme les notes de musique sur une portée.
Mais depuis 1999, tous ses tableaux se nomment Songeurs de synonymes. Comme si elle avait pris conscience, comme Miro avant elle, de la vanité du titre. Songeur de synonyme, cela peut vouloir dire: "Je cherche une équivalence à ma peinture, dans les mots, et je ne la trouve pas". Comme on peut le constater, moi non plus.
Car l'univers de Fadia Haddad, comme celui de Miro, leurs oiseaux, ne sont pas de ceux qui se laissent mettre en cage par des mots. Tout au plus peut on faire partager aux pauvres humains nos frères, ceux qui n'ont ni ailes ni pinceaux, un peu du plaisir et de l'émotion ressentis face à la richesse de ces volières là.
Chacun y reconnaîtra, qui son aigrette, qui son cygne, qui son hirondelle. D'aucuns seront séduits, comme je le fus, par un sens aventureux de la composition, par un refus obstiné des couleurs flatteuses, par une touche et une matière d'une richesse et d'une simplicité incroyables, bref, par un vrai tempérament de peintre et, lâchons le terme, un vrai talent. Mais rien de tout cela ne rendra compte de la complexité des rapports qui s'élaborent dans les
toiles de Fadia Haddad entre la peinture et son sujet apparent, entre les soies de la brosse. et les plumes des oiseaux.

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