Henri-François DEBAILLEUX
Les fables de Renard
Emmanuelle Renard aime les chiens. Et les poissons. Mais elle peint aussi des poireaux, des pots, des personnages. Autrement dit des êtres humains et des natures mortes. Ceux qu'elle voit dans sa vie quotidienne, qui reviennent de façon récurrente dans sa tête, dans ses oeuvres et qui constituent son vocabulaire formel. On pourrait en faire l'inventaire et signaler encore des fleurs coupées, des ciseaux en bouquet, des chaises, des oignons. Mais cela n'aurait pas grand intérêt. D'ailleurs, à les regarder de plus près, on s'aperçoit que ses chiens ont des allures de biquettes, que ses poissons volent et qu'ils n'ont pas les arêtes nettes. En toute logique puisque Renard esquive les formes arrêtées. Elle leur préfère celles qui flottent et qui, à l'image de la disposition en éventail des écailles de ses poissons, s'ouvrent vers autre chose. En fait Emmanuelle Renard aime l'entre deux eaux, l'entre-deux, l'entre. Ses formes ne sont là que pour faire bonne figure et ses figures pour être déformées. Ce qui est vrai avec les figures l'est aussi avec les couleurs. Les roses sont fanés, les verts sont cassés, les gris ont des bleus. On est toujours ici dans la presque couleur. Des presque jaunes, des presque rouges, des presque blancs. Soit, là encore, dans l'entre couleurs.
Car c'est bien cet espace et ce temps de l'entre-deux qui donnent le ton de la peinture de Renard. Entre chien et loup, entre rêve et réalité, entre figuration et abstraction, entre passé récent et futur proche. C'est dans cet espace et ce temps que se passent les saynettes qu'elle invente et qui font du passage leur épine dorsale. D'où ce jeu constant avec les décalages, les télescopages, les incertitudes et les métamorphoses. Celles d'Ovide sont d'ailleurs actuellement son livre de chevet. La métamorphose comme figure de vie. Et même de "survie" comme l'indique le titre de certaines oeuvres. Des oeuvres à regarder et à lire comme des fables où les tables sont instables, où les figures se prennent pour ce qu'elles ne sont plus et ce qu'elles ne sont pas encore, et où l'histoire évoquée nous promène dans ses bribes pour nous faire perdre tout point de repère. Des fables qui n'ont pas de morale, si ce n'est celle de faire avant tout vivre la ligne, le trait, la matière, la couleur. La peinture en somme.

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