Les marcheurs d'Avila

Dans son travail plastique, Nancy Barwell utilise la Figure du Marcheur comme paradigme de l'humain qui avance, avec sa mémoire, non tant vers une destination, que vers un destin.
"Dessiner, écrit Matisse, c'est préciser une idée" Il rajoute:" Quand j' exécute mes dessins "Variations" le chemin que fait mon crayon sur la feuille de papier a en partie, quelque chose d'analogue au geste d'un homme qui chercherait à tâtons son chemin dans l'obscurité".
Depuis la flânerie baudelairienne, les passages de Walter Benjamin, la dérive situationniste ou les statues de Giacometti, la figure du marcheur a été largement utilisée dans le champs de l'Art Contemporain.
Dans ses grandes compositions réalisées au fusain, sur papier Canson, Nancy Barwell utilise un médium fragile comme l'existence même. Réduit à n'être qu'une poussière méditative et nostalgique évoquant la fuite du temps qui passe, il s'effrite et ne laisse que quelques traces dans la mémoire et sur les doigts.. Dans une architecture à colonnes elle met en scène des passants qui se faufilent comme des ombres éphémères ou des silhouettes creuses .Ailleurs une masse humaine bourgeonnante et compacte se glisse dans les replis mystérieux et énigmatiques d'un espace rebondissant .Comme le premier mot d'un vers ou le premier geste faisant trace, cette dérive du corps, cette marche intérieure, ces associations libres, ces pensées en actes engendrent le surgissement de la figure et réalisent l'incarnation graphique du processus mental à l'œuvre.
C'est ainsi que Nancy Barwell rejoint le poète qui écrit:"Il faut pouvoir se remémorer des routes dans des contrées inconnues….des matinées au bord de la mer; il faut avoir en mémoire la mer en général et chaque mer en particulier, des nuits de voyage qui vous emportaient dans les cieux et se dissipaient parmi les étoiles -et ce n'est pas encore assez de pouvoir penser à tout cela .Il faut avoir le souvenir de nombreuses nuits d'amour…Il faut avoir été aussi au côté des mourants, il faut être resté au chevet d'un mort, dans une chambre à la fenêtre ouverte…Et il n'est pas encore suffisant d'avoir des souvenirs….Car les souvenirs ne sont pas encore ce qu'il faut .Il faut d'abord qu'ils se confondent avec notre sang, avec notre regard, avec notre geste, il faut qu'ils perdent leurs noms et qu'ils ne puissent être discernés de nous –mêmes .Il peut alors se produire qu'au cours d'une heure très rare, le premier mot d'un vers surgisse au milieu d'eux et émane d'entre eux".(R.M.Rilke)
Ainsi, la marche, les ombres, l'intention gestuelle et l'élan intérieur de création sont là, noués ensemble et animés d'un mouvement qui engendre, dans la continuité, l'œuvre plastique.