Ils ont dit...

Je pense à Thierry Diers,
je regarde sa peinture, un ou deux tableaux, pas plus, et j'essaie de retrouver les mots de ceux qui, à tel ou tel vernissage, cherchant désespérément à trouver une figure, un message, un sens à ces formes bizarres, les mots de ceux et celles qui voulaient avoir compris quelque chose s'étonnaient de ne rien y voir de connu. Ou plutôt si, des taches de couleurs, des gribouillis d'enfants, des arbres, des hommes qui marchent, des bras qui se tendent, des chaises qui ne verront jamais personne s'asseoir... Ce sont souvent ceux qui ne comprennent pas qui me rendent à la réalité vivante, qui me révèlent à mes impressions trop rapides, à mes intuitions trop évidentes. Que l'on ne comprenne pas ce que Diers veuille représenter, au fond, ce n'est pas si risible, si choquant, si attristant, c'est finalement bon signe. En tout cas, ce n'est peut-être pas vraiment surprenant. Si ces grandes toiles disent des choses que l'on ne comprend pas toujours, c'est qu'en dépit des apparences, elles ont comme lui quelque chose d'absent, de caché, quelque chose de profondément discret, quelque chose qui s'avance avec la plus grande pudeur. Je pense à Thierry Diers. Je suis intrigué par les peintres. Que voient-ils ? Comment voient-ils ?...   Quand je pense à Thierry Diers, à son visage solaire, à ses yeux bleus toujours à l'affût de nouvelles questions, à sa silhouette imposante, à son rire si attirant, me vient immédiatement à l'esprit le souvenir des ciels des Flandres. Sur cette côte, la terre devient comme étrangère à elle-même, elle est si définitivement plate qu'elle disparaît presque par la présence d'un ciel immense toujours changeant qui fait porter très loin notre regard. De toutes parts, les espaces s'ouvrent vers le grand lointain, devant nous vers la mer du Nord grise, verte ou bleue selon les heures du jour, derrière nous, au-delà des frênes et des peupliers vers les plaines verdoyantes. De tous côtés les limites sont repoussées, partout la lumière gagne, l'épaisseur du ciel provoque ici comme une sorte de vertige à l'envers tant nous sommes attirés par le vide d'en haut. Diers a dû fouler les bords de la mer du Nord, surtout lorsque la plage est déserte et que la mer s'est retirée très loin de la dune. Les impressions de l'enfance restent à jamais fixées dans nos mémoires, c'est à ce moment qu'en jouant avec le clignement des yeux nous apprenons à distinguer les nuances de couleurs, c'est là que se forme le cadre de notre imaginaire. Une enfance côtière est marquée par un "là-bas" sans fin. La distance, c'est son élément, aucune distance ne l'arrête. Lorsqu'il veut voir quelque chose, toute sa force, sa volonté, toute son énergie le conduisent, sans effort apparent, vers son but, où qu'il soit. Diers n'est pas facile à soumettre, à freiner, ou pire, à diriger. Il est comme un cheval qui se serait dressé pour se faire plus coriace, plus courageux que sa vraie nature et dont il serait lui-même le cavalier. Il n'est pas surprenant qu'il se soit senti si près de lui-même en Mongolie. Les récits qu'il m'en a faits et les images qu'il en a rapportées le replacent bien dans son univers : omniprésence des chevaux sauvages, liberté infinie sur les vastes étendues désertiques, larges vallées où courent sans se précipiter des rivières aux mille bras, jeux parfois terrifiants de la lumière dans le ciel, voix fortes et joyeuses des hommes sous les yourtes enfumées se régalant de lait de jument et de viandes bouillies.   Les espaces, la lumière qui vit dans ces espaces, c'est sans doute l'essentiel de ce que voit Diers dans2ce monde. Tout ce qui fait obstacle à cette course peut le rendre malheureux. Non pas qu'il cherche à s'accomplir dans un état de parfaite extase, de tranquille harmonie. À le regarder vivre, son idéal d'équilibre ne passe pas par la fixité mais, au contraire, par le mouvement, par la succession des actions, par la puissance de la vie. Rarement enclin aux démonstrations d'émotions, aux marques trop visibles de ses coups de colère ou de ses coups de tendresse, il ne traduit pas autrement que par un rire enivrant et protecteur tout ce qui peut le toucher : l'injustice, la bêtise, la séparation, la mort, la beauté des enfants, les envies, les projets. Rire qui conjure la peur, rire qui annonce la présence de la vie, rire réjouissant de la création renouvelée, rire qui doute, aussi, peut-être. Mais y a-t-il mieux à faire que rire ? Il ne sait pas.   Il peint.

Claude LEVY - Soisy sous Montmorency 1999

D'un peintre à l'autre...
Nous étions aux antipodes l'un de l'autre. Thierry venait du Nord et j'arrivais du Sud, il revendiquait l'acte total de peindre, j'allais l'abandonner pour explorer d'autres domaines. Il pratiquait en solitaire, je travaillais en groupe et, pourtant, il y eut de suite dans cette rencontre le souffle de l'amitié. Nous avions les mêmes perceptions artistiques, nous utilisions des mots semblables pour désigner nos préférences, et de plus nous partagions le même goût pour la musique et le design. Je suis un amoureux des contrastes, des dualités, car souvent, derrière ce qui nous apparaît comme des évidences, se cachent des secrets et des éléments mystérieux qui vont à l'essentiel. Dès les premières perceptions de sa peinture, j'avais l'impression que je venais de faire la connaissance d'un artiste méditerranéen, comme moi. Ce qui me faisait avoir cette fausse certitude, c'était bien sûr sa façon de travailler, car sa peinture provoque une sensation presque "italienne". En effet, quelques couleurs simples et éclatantes posées naturellement sur la toile à grands coups de pinceaux, larges et rageurs, avec des jus très dilués, nous proposaient des formes simples pour des histoires simples, sans artifice ou concession. Figures géométriques ou organiques, personnages, silhouettes, chemins... Cette peinture se nourrit de sa propre histoire, elle dispose de tout un répertoire de formes qui façonnent les lettres d'un alphabet pour des mots à dire... Mais ces sensations se sont rapidement évanouies, car cette simplicité portait en elle trop de non-dits apparents pour ne pas m'intriguer. J'avais à faire non pas au Méditerranéen auquel je pensais, mais bel et bien à un artiste portant en lui toute la retenue et l'intériorité des gens du Nord. Et c'est avec une curiosité accrue que je m'interrogeais sur cette qualité de travail. Dans ce terrain de contraste que nous donne à voir Thierry, si l'on gratte un peu, il y a tout de suite, planquée derrière cette luminosité, cette économie de moyens, comme une apparition de dangers telluriques. Ils sont révélés par des couleurs sourdes et profondes. L'obscur vient manger la lumière et se tient bien au chaud au plus profond de la toile. Les strates de peinture que l'on ne devine pas tout de suite sous cette fausse non-épaisseur nous arrivent d'un seul coup en pleine figure, et le Nord nous transperce le corps sans prévenir. C'est curieux car cette peinture, qui, au premier contact touche à la transparence, se métamorphose sans crier gare en la plus épaisse et la plus intime des picturalités, comme si l'artiste nous propose de découvrir-là, une âme contemporaine qui rejoint les plus glorieux de ses aînés, Franz Hals ou un Rubens, qui sous les charmes de la "flamboyance" savaient nous amener au plus profond des choses comme des alchimistes de l'âme.

Raoul HÉBRÉARD - Toulon 1998




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