Le Vide, le Plein, le Sens forment ensemble la Trinité de la peinture.
Si l'équilibre est rompu la peinture disparaît.
Le Vide est l'alpha et l'oméga de la peinture. Son absolu éternel qui aurait pu se suffire à lui-même si le destin eût voulu que rien ne soit. Le Vide ne connaît que l'équilibre.
Or, il fallut que les choses soient, que la peinture vienne. Dès lors le Vide appelle le Plein qui lui-même risquerait de mettre en péril le Vide s'il n'y avait le Sens qui inspiré par le Vide ordonne au Plein de le respecter.
L'artiste ne saurait être en paix avec l'état des choses, il est une sorte de fantassin du mouvement perpétuel de la création, n'ayant de cesses de s'opposer à tout ce qui pourrait le figer. Sa révolte instinctive le propulse entre ciel et terre, espace dont il prétend parfois (par défi ?) être le seul véritable ambassadeur. Et sans lui, il n'y aurait sans doute aucune trace sensible de la vie spirituelle des peuples.
Parce qu'il est justement exercice sensible de la pensée et que celle-ci se pose par essence sur la question de la vie, l'art, même profane, incarne toujours une posture spirituelle. Ainsi entretient-il inévitablement une relation complice ou parallèle avec le religieux et le sacré qui trouvent en lui un "compagnon" vigilant et critique.
Avec Malévitch (qui faillit être prêtre), progressivement, un iconoclasme élitaire à la fois laïc et religieux s'est imposé et conditionne l'art de la peinture. Depuis que le sacré se niche dans le monochrome, la peinture figurative est déconsidérée. Parallèlement à ce déclassement de la peinture figurative, c'est l'image toute entière qui est avilie par la logique économique de nos démocraties libérales. Ainsi, le peintre de la figure, qui depuis Manet leur a prêté le flanc, doit faire face à deux adversaires : l'iconoclaste et le corrupteur. Sans compter la faillite générale du religieux et du littéraire qui restreint encore les possibilités pour le peintre de la figure de faire "entendre" son art.
Or le monde contemporain entre sensiblement dans une nouvelle phase. La science a déçu les espoirs que l'on fondait en elle ; plus grave, elle représente même parfois un danger pour la vie. Dès lors les questions spirituelles surgissent de nouveau dans les esprits avec la même âpreté que dans les temps anciens. Ici, l'art moderne qui participait d'une conception globale du progrès de la civilisation, fait défaut quant à la mission que l'homme a toujours assignée à l'art : rendre sensible la cause transcendante de la vie et de l'univers. Il se traîne lamentablement aux basques des plus récentes spéculations scientifiques, notamment des sciences humaines, et du coup, désenchante à son tour un public qui reste en attente d'art.
Verdun, Auschwitz, une foi moribonde, la science, le rationalisme... n'ont pas tué Dieu. Sa problématique reste entière et le monochrome ne satisfait pas la vie qui, en bas, palpite et souffre.
Permettez-moi d'insister sur le monochrome (non loin duquel j'ai travaillé en fin de compte et dont je ressentais aussi le sens sacré) parce qu'il incarne en soi le complexe de la peinture figurative.
Spirituel pour l'iconoclaste religieux, conceptuel et neutre pour le laïc, depuis le début le monochrome est la "peinture - étalon" de la modernité. Ce tableau (démocratique par défaut ?) pouvait à peu près mettre tout le monde d'accord : apparemment pur de toute subjectivité et d'identité particulière. On a pu croire qu'il était le symbole d'une sorte de syncrétisme réussi. Or le monochrome reste un objet sensible en trois voire quatre dimensions : hauteur, largeur, épaisseur (la pâte picturale - le support) et le temps qui l'use, au sens propre et figuré, inéluctablement. Il ne peut qu'évoquer le divin, mais là s'agit-il justement d'une interprétation particulière. Il est, en fin de compte une image, une représentation mystique. On peut en effet imaginer une méprise sophistiquée sur la nature réelle du tableau monochrome. Or il n'est pas ce qu'il est censé évoquer. Un peu d'humour ! Oui, il existe une sorte de culte de latrie du monochrome comme il y eu naguère un culte de latrie des représentations du Christ !
Pour moi, laïc d'éducation mais catholique de culture, la sacré a un corps. Il n'est pas stérile et génère des formes.
Longtemps abstrait, c'est par "nécessité intérieure" que je suis progressivement revenu à la figure. De par ma peinture abstraite volontairement pauvre dans les moyens mis en oeuvre (tableaux d'une seule couleur bleue - brun - noirâtre à l'huile exécutés au chiffon sur le fond vierge de la toile) j'ai longtemps travaillé et pensé le vide, autant pour sa valeur plastique et l'émotion esthétique, bien réelles qu'il procure, que pour sa valeur spirituelle et le sens mystique qu'il porte. Puis peu à peu, sans aucun doute à cause de la vie, la question de ce que ce vide appelait en fait, s'est imposée à moi : quel saut fallait-il faire ? Quel obscur interdit fallait-il franchir ? Au nom de quelle forme initiale le peintre allait-il pouvoir de nouveau assumer sa responsabilité dans la société ?
Quelle figure pouvait supplanter le silence monochrome permettant à la peinture de reprendre la parole ?
Alors doucement le souvenir d'une crucifixion est revenu à ma mémoire. J'avais de par ma culture et, plus intimement, ma foi, les moyens de remplir ce vide sans le souiller. Je renouais là avec un autre vertige, un vertige à notre image. Le Haut était en bas, la figure était le progrès du monochrome. Ce qui comptait à mes yeux c'était les conséquences de ce dépassement : le corps pouvait revenir à la peinture, la peinture pouvait avec lui, si elle le souhaitait, regagner l'art et le sacré et, sûrement de nouveau parler aux hommes.
Ce Sacré là ne sclérose pas le geste de la peinture, il en exige seulement, mais c'est le plus difficile, la justesse : la justesse de la forme, la justesse du propos. Je travaille à cette peinture et les sujets qui la suscitent sont infinis.
Franck LONGELIN - juin 1999
(pour LIGEIA, dossier sur l'art, n° de septembre 99, parution FIAC)