Ils ont dit

Lunettes Rouges (Marc L.) - Peindre est si difficile !

Qu'il est difficile de peindre aujourd'hui ! On doit souvent avoir le sentiment que tout a déjà été dit, été montré. Dans la photo, la vidéo, l'installation, on doit se sentir plus libre, moins engoncé dans les habits du passé, mais peindre ? Et en effet, tant de toiles de jeunes artistes ne sont que citations, revisites, ils ont tant de mal à s'affirmer, à trouver leur identité propre; ainsi, j'ai trouvé Montrouge très décevant cette année, et n'ai rien écrit. Et, pour ceux qui sont devenus plus connus, tant de querelles de chapelle, tant d'ostracismes : chacun a "son" peintre, le défend bec et ongles : peu de passerelles.
C'est pourquoi j'ai été enchanté, la semaine dernière, de cette occurrence rare : le même jour, deux peintres (très dissemblables) qui m'ont plu; j'ai même acheté une petite toile de l'un d'eux, ça ne m'était pas arrivé depuis longtemps.
D'abord Hervé Martijn, un peintre flamand jamais montré à Paris, à la galerie Claudine Legrand (jusqu'au 22 Juin): un tableau vu en passant dans la rue, j'entre, je regarde. Des diptyques gris cendre, parfois rehaussés de rouge, des personnages flous, furtifs, comme dans un brouillard, comme sur une fresque à demi effacée  par le temps (ci-contre, Maanlicht). Ce sont des ombres fragiles, des créatures intemporelles engagées dans on ne sait quel rituel de confrontation à l'autre, à soi. La toile est recouverte de nombreuses couches de peinture, les plus profondes apparaissent encore sous les plus récentes; une grille de traits horizontaux et verticaux offre parfois un semblant d'ordre, d'ancrage, un liant. C'est un travail sur la solitude peut-être, sur le rapport au monde, sans anecdote, d'une grande pureté.
Et puis, dans le cadre grandiose de l'Hôtel de Sauroy, rue Charlot, Marie Sallantin, jusqu'au 29 Juin. La trentaine de toiles présentées ici ne peut laisser indifférent. De grands tableaux sensuels, lumineux, colorés, qui évoquent Vénus et sa compagnie, et les quatre saisons. Anne Malherbe en parle bien mieux que moi en énonçant d'abord toutes les raisons qu'on aurait de ne pas aimer les tableaux de Marie Sallantin. Mais pourquoi nous parlent-ils, alors ? Pas seulement parce qu'ils évoquent Rubens, Tiepolo ou Chagall; pas seulement parce qu'ils réjouissent, qu'ils apaisent ou qu'ils nous sortent du monde. Sans doute, comme elle l'écrit, parce qu'ils sont pleins de souffle, d'énergie; aussi parce que mains et visages (ci-contre, détail de L'Automne) y tissent des filets où le regard s'emprisonne, allant d'une courbe à l'autre, d'un éclair de lumière révélateur à une ombre suggestive. Cette sensualité mythologique apaisée évoque, pour moi, dans un autre registre, ce grand amateur de nymphes, Paul-Armand Gette, adepte, lui, de Diane plus que de Vénus.
Je me retrouve au temps des humanités classiques : Martijn serait un peintre de rhétorique, Sallantin une peintre d'élégie. Les deux en un jour fabriquent du bonheur.

lunettesrouges.blog.lemonde.fr - Juin 2006

Jean-Luc Chalumeau

"Pourquoi Vénus ? parce que le thème de la femme nue, apparu vers 1500 dans l'art d'Occident, est historiquement à la fois une affirmation péremptoire de la peinture et de la beauté. Marie Sallantin a parcouru les musées d'Europe pour étudier l'exploitation du récit cosmogonique d'Hésiode, jamais repris depuis Raoul Dufy, bien décidée à proposer du "très ancien, du presqu'oublié" en tant que référence.

...Beau défi, on en conviendra, qui se double d'une préoccupation que l'on croyait en voie de disparition : aborder par le seul moyen des lignes et des surfaces colorées l'expression des sentiments humains. D'où l'importance des regards, du port de la tête, de l'attitude du corps et des gestes.

...En détaillant les mains de ses Vénus, Marie Sallantin sait fort bien ce qu'elle accomplit : rien moins qu'une rupture avec le consensus éclectique ambiant. Pour elle, la disparition de ces "détails" n'a pas été étrangère à l'effondrement du politique, à la perte de l'espoir en une civilisation dont l'homme serait le centre.

Verso,1998

Giovanni Lista

Le merveilleux devient notre quotidien, nous voilà partie prenante de ce monde sensible et serein. Une certaine qualité de silence semble émaner de ces toiles dont la tonalité enchanteresse n'ignore pas l'ironie légère d'un regard tendrement amusé. Le peintre laisse parfois la toile en réserve, indiquant la peinture comme jeu ludique et l'image comme épiphanie poétique. Face à ces toiles, il s'agit de se remémorer un commencement, une origine de soi, à travers la mythologie et l'espace de la nature, l'onde des océans et le bruissement des arbres, les exploits et les amours des dieux grecs. Après tout, les mythes ne sont que la parole ancestrale d'une civilisation. S'en souvenir est bien un acte de fidélité, de fidélité à l'égard du monde tel qu'il fut et tel qu'il n'a jamais cessé d'être au fond de nous-mêmes.

Ligeia, 1998


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